"Bien informés, les hommes sont des citoyens; mal informés ils deviennent des sujets" (Alfred Sauvy)

Une politique environnementale sclérosée par l’urbanisme, le manque de civisme, le populisme et l’amateurisme

Tessala vox7Les territoires algériens dans leur ensemble sont menacés par les activités humaines qui découlent d’une politique en inadéquation avec la réalité écologique et géographique et qui constituent une source d’altération inquiétante imposée par la recherche uniquement du profit financier. L’absence manifeste d’’un schéma national et régional réaliste du territoire fait que les activités humaines constituent dans l’état actuel des choses des acteurs agressant l’environnement.

Par K. Benabdeli

 

La politique de développement durable en Algérie reste un slogan largement usité dans les rencontres politiques, techniques et même scientifiques sans qu’une réelle volonté ne soit perceptible depuis les années 1970. L’aménagement du territoire vogue selon les remaniements ministériels et n’arrive pas à avoir un retour d’expérience permettant de mieux appréhender le concept d’aménagement durable des territoires. La zone montagneuse est un espace regroupant toutes les terres dont la pente est supérieure à 12% soit 43% du Tell. Il abrite 25% de la population et 11% de la superficie agricole utile (830 000 ha) ; il couvre plus de prés de 7.5 millions d’ha et abrite une population de 8 millions soit moins de 1 ha par personne. C’est un espace abandonné malgré toutes les potentialités de développement qu’il recèle.

L’exploitation des rapports sur la situation de l’environnement, des thèses d’universitaires et de publications dans les revues spécialisées permettent un diagnostic pragmatique et global de la situation environnementale en Algérie. Cette analyse permet de cibler les dangers, leurs causes réelles et d’en apprécier les conséquences tant qualitatives que quantitatives. Ce n’est qu’à ce prix qu’il est possible de déterminer et définir les axes fondamentaux d’une stratégie nationale en matière de protection de l’environnement. Le fléau le plus dangereux qui pourrait mettre en péril tout développement socioéconomique reste le réchauffement climatique et ses conséquences avec comme impact plus de 8 millions d’hectares de la zone steppique sont désertifiés et 4 menacés par l’ensablement à moyen terme et par la désertification à long terme et près de 11 millions d’ha sont menacés par la désertification. L’agriculture aride sera ciblée et les rendements fortement diminués avec des températures qui augmenteront de plus de 2°C et avec une forte demande en eau. La sécurité alimentaire déjà très élevée connaitra une hausse inquiétante. L’érosion des terres est estimée à plus de 12 millions d’hectares, tous localisés sur des sous bassins où sont implantés des barrages et d’importantes agglomérations et infrastructures. L’autre bombe à retardement est le taux d’accroissement de la population induisant une surface agricole utile qui représentait 0,82 ha par habitant en 1962, n’est plus que de 0,20 ha à l’heure actuelle et pourrait tomber à 0,15 ha en 2030. A ce fléau s’ajoute une urbanisation sauvage qui grignote en moyenne 2400 ha annuellement sur des zones agricoles et déjà soumises à des pressions anthropiques sévères ; depuis 970 c’est plus de 350 000 hectares qui ont été urbanisés sur des terres agricoles. Les disponibilités en eau ne sont que de 500 m3/hab./an compte tenu du fait que seuls 7 milliards de m3 d’eau sont mobilisés. Ce ratio se stabilisera face à un accroissement de la population et restera inférieur au seuil de rareté fixé à 1000 m3. Les rejets d’eaux usées domestiques et d’effluents estimés à plus de 1.5 millions de m3 annuellement sont mal traités et récupérés.

Un autre volet qui fait de l’Algérie selon les observateurs étrangers un pays sale est une production de déchets à enfouir de l’ordre de 10 millions de tonnes exigeant 250 ha par an pour les stocker dans les CET. La gestion durable du gisement de déchets par le recyclage et la valorisation ne représente que moins de 5% du tonnage global. Une littoralisation désastreuse sur les espaces les plus productifs, 2/3 des industries polluantes sont installées sur cette zone ainsi que 60% des grandes villes.

La superficie forestière n’est que de 4 millions d’ha alors qu’elle devait avoisiner les 8 millions pour stabiliser les terres en pente et arides. La steppe ne couvre que 3 millions d’ha alors que son aire naturelle est de 6 millions d’ha et c’est l’unique rempart contre la désertification. Forêt et steppe abritent un cheptel de 13 millions de tête avec une charge pastorale de 5 équivalent ovin par ha alors que les possibilités ne sont que de 0.5 par ha avec une dégradation du potentiel végétal.

En matière de précipitations, garantes d’une production agricole, seuls 15 millions d’ha reçoivent plus de 350 mm de pluie annuellement et où seulement 4 millions sont exploitées par l’agriculture. Le potentiel édaphique indispensable pour assurer une autosuffisance alimentaire est très dégradé sur une superficie 7,5 millions d’ha.

Les bassins versants, source d’inondations, sont très dénudés (taux de couverture végétale inférieur à 10% en moyenne) induisant un d’envasement des barrages et accentuant un risque d’inondations avec des conséquences lourdes socio-économiquement.

Les activités industrielles génèrent annuellement plus de 325 000 tonnes dont 185 000 tonnes sont très dangereux. A ce chiffre alarmant s’ajoute un stock de plus de 2 millions de tonnes de déchets industriels en attente d’une politique d’élimination. Les rejets d’effluents industriels estimés à 100 000 mètre-cubes.

Quelle politique environnementale face à cette situation chaotique ?

            Malgré des richesses naturelles appréciables et des investissements massifs dans le capital humain et physique, une crise écologique et socioéconomique s’amplifie d’année en année se traduisant par une altération des ressources naturelles et une dépendance alimentaire inquiétante. Les causes principales découlent d’une absence de stratégie d’aménagement du territoire et d’un système politique et institutionnel rétrograde.

Développement et environnement sont indissociables car ils entretiennent des relations dynamiques qui impliquent que le développement ne saurait être durable s’il ne repose pas sur des bases écologiques viables. Il est impossible de dissocier les facteurs écologiques des phénomènes et de la réalité socio-économique. L’écodéveloppement offre la promesse d’un développement économique sans l’altération des bases de l’équilibre environnemental. Ce n’est pas un luxe mais une nécessité car il permet d’intégrer à la décision politico-économique les préoccupations environnementales avant qu’il ne soit trop tard.

L’aménagement global et durable du territoire doit reposer sur une évaluation écologique des paysages, la connaissance des potentialités est une phase déterminante et nécessaire pour comprendre et hiérarchiser les espaces. Une fois cette classification établie il sera facile d'orienter l'utilisateur et de définir les bases de la politique d'aménagement du territoire. La base de référence étant une utilisation de chaque espace et sous-espace selon ses potentialités naturelles.

Depuis des décennies des programmes de protection de l’environnement sont lancés sans qu’aucun bilan réalisé par des structures indépendantes ne soit fait. Ce n’est qu’à travers une analyse de l’état de réussite des actions entreprises qu’il est possible d’avancer et d’élaborer un programme qui ciblerait les défaillances et les contraintes. Ce qui n’est pas le cas selon certains spécialistes et conférences données dans divers regroupements.

Chaque fois que des contraintes apparaissent les responsables ciblent la réglementation alors qu’elle n’est pas appliquée dans sa totalité et aucun constat pragmatique éloigné du concept politicien n’est fait. L’échec des stratégies de gestion des déchets est imputé aux études généralement mal faites puisqu’elles débouchent vers la solution de facilité l’enfouissement. Les CET ne doivent recevoir que les déchets ultimes qui ne s’apprêtent pas au recyclage. La politique de gestion des déchets devrait en premier lieu développer des filières de récupération où le tri à la base devrait être encouragé à travers des intéressements et le tonnage diminuerait de plus de 40%. Cela se traduirait par une création d’emploi, une production de matière première et d’énergie par combustion des déchets non recyclables.

Il est illusoire ou politiquement incorrecte de prétendre protéger l’environnement en dissociant ce domaine de la gestion durable des villes et de l’aménagement du territoire comme c’est le cas actuellement. Ce n’est que dans une approche globale axée sur un schéma de cohérence des territoires soutenue par un renforcement des capacités des institutions tant en formation dans des spécialités utiles, en moyens matériels d’analyse et de sanction qu’il sera possible de sauver les composantes stratégiques de l’environnement en Algérie.

La modification du comportement des citoyens reste totalement tributaire du pouvoir d’achat car actuellement le volet écologie est relégué derrière l’alimentation, le transport, la scolarisation etc… La production propres quand à elle reste tributaires d’une stratégie à moyen et long terme, impossible à réaliser avec le schéma actuel d’aménagement du territoire en absence de définition des territoires et de leur potentiel. Le mal est fait et il est profond puisque nos industries sont polluantes et les audits et études d’impacts sont carencées souvent mal faites et l’industrie n’arrive pas à traiter des effluents et des déchets.

Seule une nouvelle approche axée sur le schéma de cohérence des territoires à travers un diagnostic transparent permettant une cartographie des risques et des dangers. L’élaboration d’un fichier national des industries polluantes et la mise en place d’un organe de contrôle et d’assistance environnementale constitue une solution permettant de lutter efficacement contre les diverses pollutions.