"Bien informés, les hommes sont des citoyens; mal informés ils deviennent des sujets" (Alfred Sauvy)

Retour sur les manifestations du 1er Mai 1945 à Oran, Un précieux témoignage recueilli du vivant de feu Abbad Ahmed, ancien responsable du PPA

Écrit par Mir Mohamed

Index de l'article

ABBAD Ahmed vox 10Il y a un peu plus de dix-huit ans, quelques mois seulement avant son décès survenu le 23 mai 2001 à Sidi Bel-Abbès à l’âge de 83 ans, le regretté Abbad Ahmed, un ancien confrère correspondant d’Algérie Républicain, nous livrait en exclusivité pour la Voix de l’Oranie son témoignage sur les manifestations du 1er Mai 1945 à Oran dont il fut l’un des principaux organisateurs avec d’autres responsables au sein des directions régionale et nationale du PPA . Il a tenu, de son vivant, à l'agrémenter de quelques détails jugés par lui très importants au regard de l’histoire. Voici in extenso son témoignage.

Profitant de la tête du 1er Mai et à la veille de la capitulation de l'Allemagne fas­ciste, la direction du PPA décida d’étendre l'organi­sation des manifestations nationalistes à un certain nombre d’agglomérations du territoire national.
Ainsi, le 30 avril 1945, Fillali Abdellah, dit « Si Mansour », responsable duPPA pour l'Oranie, Amrani Saïd dit « Djebbar » de ladirection dû PPA, et Benamar Mohamed, secrétaire fédéral, m'ont communiqué, au cours d'une réunion, les directives de la direction du parti relatives aux manifestations du 1er Mai. Il faut souligner que la direction du PPA avait décidé d'organiser des manifestations sépa­rées de celles prévues par la CGT et le PCA, et ce, est-il besoin de le rappeler, dans le but évident de faire entendre da­vantage la voix du mouvement national algérien aux alliés et à l'opinion publique internationaleCes manifestations devaient être pacifi­ques (aucune arme n'était tolérée) et il fal­lait par tous les moyens éviter tout accro­chage avec les forces de police. Les mots d'ordre avancés étaient « Vive l'Algérie libre », « Libérez Messali », « Vive la constituante algérienne souveraine ». Car, à l'époque, le PPA revendiquait un parle­ment algérien élu au suffrage universel, sans distinction de race ou de religion.
Lors de sa réunion, le comité régional d'Oran décida de regrouper les respon­sables de quartiers le soir même et com­mença par donner les consignes nécessaires à tous les militants, afin de se mobiliser et de se tenir prêts pour le 1er Mai.  C’est pour dire que le PPA se distinguait à Oran par son sens de l'organisation et de la discipline.
Le soir même, la réunion s'est tenue chez Layachi, au niveau quartier El Hamri, ex-Lamur, en présence de quatorze respon­sables, dont les militants Zeddour Belkacem et Houha Mahrnoud, morts tous les deux durant la guerre de Libération. Un plan d'organisation de la manifestation a pu être élaboré à l'issue de la séance prévoyant notamment :
- L’organisation de deux regroupements, le premier à El Hamri qui devait la jonction avec le second au niveau de Médina Djedidaex-ville nouvelle.
 Une prise de parole par Maâmar Abdellah au café de la place du Sahara.
-   Djellal, responsable scout, chargé quant d’aménager une infirmerie chez lui à la « cité Petit ».
- Un groupe de trois militants d'assurer les liaisons en utilisant pour cela des bicyclettes. A l’un de ces éléments, il a été confié la surveillance de tous les mouvements de la police à partir du com­missariat central.
-  D'autres militants furent charges de pré­parer les banderoles.
La cellule de « choc » fut convoquée pour prendre la tête du cor­tège et porter le drapeau national confec­tionné par si Mansour et moi-même à la boutique de Sarsar Mohamed. Quant  à moi, je fus chargé personnellement de diriger la manifestation.
- Ainsi, tôt le matin du 1er mai 1945, les militants des quartiers Lamur, cité Petit, Maraval se sont dirigés vers les rues et les cafés pour appeler les jeunes Algériens à se rassembler  au niveau de  la place du Sahara pour écouter un responsable nationaliste. Vers 9 h 30, des centaines de jeunes se sont re­groupés sur cette place, puis Mâamar est monté sur une table et a appelé à participer à la manifestation pour exiger la libération de Messali Hadj. Ensuite, le cortège s'est formé et s'est mis en branle en direction de la Ville-Nouvelle.
Au fur et à mesure que le cortège avan­çait, ses rangs ne cessaient de grossir. Après avoir rejoint le deuxième groupe po­sitionné au niveau de la Ville-Nouvelle, le militant chargé de surveiller le commissa­riat de police vient m'informer que tout était calme. Il était alors 10h 30.
Un autre regroupement se trouvant à la place ex-Joseph Andrieu, devant le local des « amis du manifeste et de la liberté », avait été organisé par les militants d'Eckmul, Médina-Jdida, Sidi-El-Houari. Saint-Antoine et Gambetta. Lorsque les diffé­rents groupes se ressemblèrent, il y avait environ un effectif de 4 000 personnes et un enthousiasme extraordinaire.
À ce moment, la cellule de « choc » fut placée en tête du cortège qui reprit sa route cette fois-ci vers le centre-ville. Alors que les manifestants, bien encadrés», emprun­taient la rue Générai Cérez et traversaient la place Sébastopol, et avant d'arriver à proxi­mité de l'ancienne prison, j'ai aperçu un groupe de policiers, armes au poing, remontant la ruelle pour bloquer l'accès au centre-ville. J'ai dû donner aussitôt l'ordre de dispersion aux manifestants. Si les premiers purent le faire sans problèmes, ce ne fut malheureusement pas le cas pour les autres, car la police s'est mise à tirer sur la foule qui s’était rassemblé la place Sébastopol. Il y eut un mort et de nombreux blessés ainsi que plusieurs arrestations de manifestants.
Après la manifestation, j'ai rejoint Fillali Abdellah et Amrani Saïd au lieu de ren­contre convenu pour leur faire part du suc­cès de Ia manifestation. Amrani me deman­da alors de transmettre les félicitations de la direction du parti à tous les militants d’Oran. Le lendemain nous apprîmes que des membres clé la cellule de choc avaient été arrêtés. Il s'agissait de Hadj Saîah Abdelkader dit « Hachaïchi », Abbad Brahim dit « Gotari », Sahraoui Abdelhadi dit « Dadis ». Lors de l'arrestation de ce dernier, il y eut un violent échange de coups entre lui et le commissaire Constantin...
Quelques jours plus tard, nous fûmes informés que Souyah Houari, secrétaire des « Amis du 'manifeste et de la liberté », membre du parti, avait été arrêté à Alger. Après le succès de ces manifestations, les forces colonialistes mirent en place un dispositif de sécurité draconien dans tous les quartiers musulmans. Tout Algérien qui n'y habitait pas était systématiquement placé sous filature et surveillé de près. De ce fait, il devenait de plus en plus difficile de réunir les cellules. Au niveau du comité régional d'Oran, nous ne travaillions depuis cette date que par contacts individuels.
Fort heureusement, l'organisation du parti ne fut pas détruite et le PPA put rapi­dement se déployer sous îa direction de Hamou Boutlélis et de Methari Ahmed.