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Le Barrage Vert : absence de stratégie et échec prévisible sans bilan

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Le Plan National de Reboisement examiné et adopté en Conseil du gouvernement du 26 septembre 1999 se fixait comme objectif un taux de boisement de 13% en intégrant autant que possible les dimensions écologiques et sociales. Il s’inscrit également dans le cadre des orientations du Plan national du développement agricole et rural en matière de développement de l’agriculture de montagne, de la mise en valeur des terres, de la lutte contre la désertification, de la protection et de la valorisation des ressources naturelles dans le cadre d’un développement durable. Une panoplie de mesures impossible à concrétiser en absence de stratégie découlant d ‘études sérieuses et réalistes.

Par Pr. Khéloufi Benabdeli

Confrontée à une désertification menaçante, l’Algérie a opté en 1970 pour la lutte biologique en mettant en place une bande verte de 20 km de large et 1500 km de long englobant tout l’Atlas saharien et épousant les limites de la partie présaharienne. Cette bande verte d’environ 3 millions d’hectares correspondait aux limites des isohyètes 200 à 300 mm de pluie annuellement. Dans cette zone l’intervention est jugée urgente compte tenu de sa sensibilité au phénomène de désertification et des potentialités de remontée biologique qu’il recèle.

La réalisation de cette immense ceinture verte, projet d’envergure nationale, ne pouvait être confiée qu’à une grande institution pérenne dotée de moyens matériels et humains. Une étude portant sur quatre zones pilotes de 100.000 hectares chacune a été réalisée. Pour chaque projet un schéma directeur d’aménagement a été élaboré et des unités de réalisation dotées de moyens de réalisation furent chargées des travaux.

Dans l’esprit de ses promoteurs, ce barrage devait consister à établir une large barrière face au désert, au niveau de l’Atlas saharien, depuis la frontière marocaine à l’ouest jusqu’à la frontière tunisienne à l’est. Le Barrage Vert englobe tout l’Atlas saharien: les monts des Ksours, le djebel Amor, les monts des Ouled Nails, les monts du Hodna, les Aures et les monts de Nemecha.

Caractéristiques écologiques

La zone du barrage vert est caractérisée par un climat sec et chaud où se distinguent deux saisons, la première s’étalant sur plus de 8 mois et se caractérisant par une sécheresse et son impact négatif sur toute végétation; la seconde par contre est froide et peu humide avec une action timide sur la végétation. Les données climatiques déterminantes sont une forte amplitude thermique (-12 à + 42°C ; des précipitations inférieures à 250 mm et une évaporation supérieure à trois fois les apports. Les précipitations se caractérisent par une irrégularité dans leur volume, leur répartition tant dans le temps que dans l’espace mais sont sujettes à diminution imposée par le réchauffement climatique.

La couverture végétale et sa composante floristique sont la résultante des conditions édapho-climatiques, elles imposent une physionomie où dominent les formations basses buissonnante et souvent arborées. Les trois types de végétations dominantes sont la végétation pré-forestière à base de genévrier de Phoenicie, genévrier oxycèdre, de chêne vert et d’espèce arbustes comme le jujubier, le lentisque, l’alfa, le sparte etc... Le second type et qui s’impose dans l’espace du Barrage Vert est la végétation steppique est représentée par une steppe graminéenne surtout à base d’alfa (Stipa tenacissima), sur les sols argileux à texture fine domine la steppe à sparte (Lygeum spartum) et sur les sols sableux la steppe à drinn (Aristida pungens). La steppe à armoise blanche occupe les sols à texture fine alors que la steppe à halophytes est localisée sur les sols salés à proximité des chotts ou des dépressions salées, elle est composée de soud (Sueda), salsola (Salsola) et atriplex (Atriplex halimus). Le troisième type est la végétation à jujubier et à pistachier de l’Atlas qui est présente sous forme de reliques ou de groupements végétaux dégradés et peu répandus.

Les principales caractéristiques des sols de la zone du Barrage Vert qui ont été négligés à savoir les paramètres limitant toute plantation comme une faible épaisseur dépassant exceptionnellement les 50 cm, une teneur en matière organique presque nulle, un taux élevé de gravier et concrétions calcaires, un pH généralement basique, supérieur à 8, une présence d’accumulation calcaire souvent en croûte et une texture où dominent les limons et les sables Les principaux types de sols rencontrés sont les sols sur grès, les rendzines sur grès calcaire, les rendzines sur calcaire marneux et les sols bruns calcaires.

 

Causes des échecs des opérations entreprises

L’espace délimité pour recevoir des opérations de reboisement a été très mal étudié dans tous ses aspects, ce qui a entrainé des échecs important dans certaines réalisations. Certes la zone recèle une richesse floristique intéressante où se développent des espèces intéressantes devant constituer la base des plantations. Les potentialités du milieu permettent donc de recourir à une stratégie de restauration des écosystèmes dégradés ce qui n’est pas le cas. Malheureusement les techniques et le choix d’espèces retenues étaient en total inadéquation avec les caractéristiques tant écologiques que sociales. Le Barrage Vert de concept essentiellement forestier dans sa formulation d’origine... Il visait la préservation des ressources renouvelables. Outre le reboisement, des actions de mise en valeur et d’infrastructure socio-économiques ont été menées à travers cette bande et la zone steppique en général. L’opération a évolué avec le temps mais malheureusement depuis plus de 30 ans aucun bilan scientifique n’est venu analyser toutes ces réalisations, cependant il est possible d’émettre quelques observations imposées par le terrain.

La monoculture représentée par une utilisation presque exclusive de Pinus halepensis a été à l’origine d’une multitude de problèmes techniques dont les plus saillants sont:

- difficultés d’adaptation de cette espèce aux conditions écologiques

- attaque des peuplements dés leur très jeune âge par la chenille processionnaire

- techniques de préparation du sol inadaptée au milieu

- choix des espèces introduites non conforme aux conditions écologiques du milieu

- carence en études écologiques et socio-économiques

- défaillance dans le suivi et l’entretien

Les résultats obtenus ne sont pas à la mesure des espérances et des objectifs mais constituent des données de références intéressantes pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Entre 1970et 1990 les réalisations sont estimées à seulement 143 000 hectares axées sur 6 opérations comme le reboisement, le repeuplement, la fixation de berges, la fixation de dunes, la plantation fruitière et l’amélioration pastorale. Autant d ‘action difficilement intégrables dans une très grande superficie.

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Programme de 40 millions d’arbres

Ces derniers temps il est question de planter 40 millions d’arbres pour lutter contre la désertification, une petite goutte d’eau dans un grand océan. Avec une densité largement utilisée en Algérie, sans qu’elle soit justifiée, fixée à 1600 plants par hectare les 40 millions d’arbres ne représentent que 25 000 hectares. Tout un orage médiatique pour un chiffre aussi faible et sans conséquence sur la désertification. Une question fondamentale se pose face à cette improvisation politique qui est relayé apr le technique en absence du scientifique ; où sont les plants à mettre en terre. Il n’est plus question de planter di Pin d’Alep car ce n’est pas son aire ni écologique ni cultural et il faut produire des plants adaptées et faisant partie du cortège floristique des groupements végétaux locaux à savoir les genévriers, le chêne vert, l’alfa, le pistachier, le balanites, cyprès Dupréziana, le salcadora, le jujubier, le calygonum etc.. aucun de ces plants n’est disponible en pépinière.

Les actions se répètent et se ressemblent puisque sous le couvert d’une politique tatillonne qui n’a pas su tiré profit positif des multiples opérations déjà entrepris dans le barrage Vert. En absence de retour d’expérience il est illusoire de pouvoir planter 40 millions d’arbres soit une superficie de l’ordre de 40 000 hectares en une année alors que l’expérience nous enseigne que ce chiffre n’a jamais été atteint avec un taux de réussite dépassant les 50%.

Pour réussir ce programme politique les dépenses sont énormes avec un coût minimal à l’hectare de 200 000,00 DA auquel s’ajoute la production de plants, le transport, l’entretien ; le coût atteindra 300 000,00 DA l’hectare soit près de 8 milliards de dinars sans être sur de réussir.

Bases d’une nouvelle approche

Pour que l’œuvre du Barrage Vert puisse se poursuivre et donner des résultats en matière de lutte contre la désertification plus probants et à la hauteur des dépenses qui seront engagées, il y a lieu de prendre en charge les points suivants :

  • la nature juridique des terres et les possibilités d’expropriation,
  • le choix des espèces adaptées aux conditions du milieu,
  • la production d’espèces locales et localement,
  • les techniques de préparation du sol et de plantation,
  • les modalités pratiques d’entretien et de gestion des plantations,

Ce n’est que par un bilan technico-écologique des réalisations entreprises et concrétisées depuis plus de 30 ans qu’il est possible de fixer les bases d’une nouvelle approche méthodologique. Sans aucun doute le concept de barrière protectrice doit être remplacé par un concept plus large reposant sur une utilisation plus rationnelle et réaliste de cet espace fragile que ce soit par les populations locales, les divers intervenants ou par les aménagistes.

Une approche axée sur la notion de zones homo-écologiques suivies d’une description fine des facteurs écologiques (climat, bioclimat, sol et végétation) et surtout les aspects socio-économiques et sociologiques ; permettant à chaque zone d’avoir son propre plan de mise en valeur. Par la suite il sera possible de mûrir des projets maîtrisables et facilement concrétisations dont les retombées tant sur les populations que sur le milieu doivent être assurées.

Cet espace est souvent utilisé sans une étude complète au préalable et se traduit par une accentuation du phénomène de la désertification moyennant financement. Le Barrage Vert constitue sans aucun doute une expérience intéressante mais n’ayant pas réussit globalement en matière de lutte contre la désertification par les techniques et les approches utilisées. Le Barrage Vert sera sans aucun doute perçu pour les années futures comme un programme de développement intégré fondé sur une somme de projets multi-sectoriels où la lutte contre la désertification ; axée sur la plantation d’espèces végétales pérennes (forestières, pastorales, de fixation des dunes) adaptées aux conditions du milieu ; demeurera le dénominateur commun.

Le diagnostic écologique et technique du Barrage Vert oriente vers la nécessité d’une nouvelle politique éloignée du politique politicien. La lutte contre la désertification n’est pas une simple affaire et exige une meilleure identification de projets et leurs insertion dans le cadre d’un développement régional, approche néoclassique assez exigeante en moyens humains spécialisés, financiers adéquats, en matériels adaptés et surtout en plants de qualité.