"Bien informés, les hommes sont des citoyens; mal informés ils deviennent des sujets" (Alfred Sauvy)

Google veut mettre l'intelligence artificielle au service du journalisme

Écrit par AFP
Accusé de contribuer au déclin de la presse et de laisser proliférer la désinformation, Google s'est lancé dans une vaste refonte de ses « Actualités » avec, en vedette, l'intelligence artificielle. Des mesures qui laissent les experts ambivalents.

Le but affiché par le géant technologique est double : aider les médias à trouver des abonnés et limiter les effets pervers des algorithmes, qui ont tendance à ne faire apparaître en priorité que certains médias ou sujets.

On cherche à casser la « bulle » ainsi créée, un prisme qui a tendance à entretenir le lecteur dans ses convictions plutôt que de lui ouvrir des horizons.

Grâce à l'intelligence artificielle, la nouvelle application Google News « fait apparaître les actualités qui vous intéressent provenant de sources fiables tout en vous offrant un éventail complet des points de vue sur les événements », a promis Sundar Pichai, numéro un de Google, en dévoilant en détail cette nouvelle version au début du mois.

Elle se sert du meilleur de l'intelligence artificielle pour dénicher le meilleur de l'intelligence humaine, l'excellent journalisme effectué par les reporters partout dans le monde.
Trystan Upstill, chef du projet à Google

Selon M. Pichai, « un débat productif suppose que tout le monde ait accès à la même information ».

Google, qui entretient des relations pour le moins difficiles avec la presse, a multiplié ces derniers mois les annonces destinées à en apaiser les représentants. Comme Facebook, l'entreprise est à la fois accusée de laisser proliférer les fausses nouvelles, de laisser trop de contenus en accès gratuit et de capter l'essentiel des recettes publicitaires en ligne.

L'application propose donc non seulement des articles personnalisés (« Pour vous »), mais des actualités importantes (« À la une ») afin de favoriser les sources « fiables » et de briser le fameux effet « bulle ».

Un fantasme

Certains spécialistes se disent néanmoins sceptiques à l'idée de laisser toujours plus de machines effectuer le tri des contenus.

« Il existe depuis longtemps un fantasme à propos des articles choisis [par l'entremise des algorithmes] de façon personnalisée », estime Meredith Broussard, qui enseigne le journalisme à l'Université de New York. « Personne n'y est jamais parvenu. Je pense que ceux qui conçoivent les actualités et les éditeurs de page d'accueil [des sites Internet] font déjà du bon travail pour ce qui est de faire le tri », dit-elle.

Avec sa nouvelle application, Google s'est aussi engagée à aider les éditeurs de presse à attirer des abonnés payants en permettant aux lecteurs de s'abonner de façon simplifiée à partir de leur compte Google.

Pour Dan Kennedy, professeur de journalisme à l'Université Northeastern, à Boston, ces mesures semblent positives pour l'écosystème de la presse. « Pendant de nombreuses années, Google a refusé de partager les revenus avec les groupes de presse, sous prétexte qu'elle leur amenait du trafic, et qu'il leur revenait de se débrouiller pour en tirer un profit financier », souligne-t-il.

Maintenant, avec plus de 90 % de toutes les recettes publicitaires en ligne qui sont captées par Google et Facebook, Google finit par reconnaître qu'il faut essayer autre chose.
Dan Kennedy, professeur de journalisme à l'Université Northeastern

La crainte de voir les petits éditeurs de presse désavantagés

Toutefois, estime Nicholas Diakopoulos, spécialiste du journalisme numérique à l'Université Northwestern, dans l'Illinois, il reste à savoir quelles en seront les répercussions – notamment parce que Google « concentre ses efforts sur un nombre relativement réduit d'éditeurs de presse ».

Par ailleurs, l'idée de déterminer et de mettre en avant les sources « fiables » peut aussi être problématique, dit-il. « Peut-être est-ce positif pour les gros poissons, ou les [éditeurs] qui ont compris comment jouer avec les algorithmes », dit-il. « Mais qu'en est-il des sites d'informations locales ou des sites d'infos récents? » s'interroge l'universitaire.

Des reproches qui rejoignent en partie ceux qui avaient fusé après que Facebook eut annoncé, il y a quelques mois, qu'il allait privilégier les sources « fiables », selon les avis des... utilisateurs.

Même si l'intelligence artificielle peut apporter des avantages dans la sélection, l'édition et le partage des contenus d'actualité, « on a toujours besoin d'humains. [...] On a besoin de refléter des valeurs humaines, des valeurs éditoriales... On ne peut pas quantifier chacun des critères susceptibles d'être importants dans une décision éditoriale », dit aussi M. Diakopoulos.