"Bien informés, les hommes sont des citoyens; mal informés ils deviennent des sujets" (Alfred Sauvy)

Une page d’histoire sur l’hygiène publique à Sidi Bel-Abbés

Écrit par HANI Abdelkader

De temps à autre, des citoyens de Sidi bel Abbes dénoncent l’absence flagrante de toilettes publiques dans notre belle ville de Sidi bel Abbes , à l’exemple de cet appel parue dans le journal électronique « les Echos de Sidi bel Abbes » : « Pourquoi (…) les A P C qui se sont relayées depuis plusieurs mandats ne se sont pas souciées de ce problème simple à résoudre et d’une utilité publique digne d’intérêt ? Dans tous les cas de figure ,la responsabilité de l’élue est engagée et sa conscience devrait le pousser à trouver une solution à ce problème ,d’autant plus que les services d’hygiène sont dépassés ,car nos cafés ,restaurants ou lieux publiques sont dépourvus de toilettes dans le sens où elles sont en permanence fermées. La seule toilette publique, actuellement en service, est celle qui se trouve en mitoyenneté avec la grande poste et nécessite d’être rafraîchie. Cette opération si elle viendrait à être réalisée constituerait une ressource non négligeable pour la commune et quelques emplois à créer et contribuerait surtout à lutter contre l’insalubrité publique. Alors messieurs les élus ,cet investissement n’équivaudrait même pas à la subvention que vous allouez aux clubs sportifs et rendrez de grands services à la population, surtout les personnes âgées , de plus en plus touchée par le Diabète et contrainte ,plusieurs fois par jour, à satisfaire ses besoins naturels. Pour ne pas toucher les susceptibilités des uns et autres, considérez cela comme une simple suggestion citoyenne (participation citoyenne).

Par Hani Abdelkader

En fait ce problème de toilettes publiques est une vielle préoccupation des édiles de la ville. Bien qu’il fût posé de manière très différente au cours du développement du Sidi Bel Abbés, une ville coloniale. Comme on le sait, la ville est de création  relativement récente. Les plans de construction de la nouvelle ville furent élaborés en 1848 ; dix ans après, ce qui était devenu la ville de Sidi Bel-Abbés comptait déjà plus de 5000 habitants repartis en 14 nationalités en plus des « indigènes ». La nouvelle ville s’accrut rapidement tant dans sa dimension urbaine et politique que dans sa dimension démographique. 50 ans après, elle comptait parmi les plus grandes villes d’Algérie.

           
Comme toutes les villes de l’Algérie coloniale, elle était  divisée en deux grandes parties qui se tournent le dos. Une ville européenne moderne qui se dota très tôt de toutes les commodités de la vie bourgeoise et une médina ou pour les nouvelles villes  un quartier nègre ou était cantonnée la population indigène chassée des campagnes par une implacable prolétarisation.
           
A Sidi Bel-Abbés, le développement rapide de la ville ne fut pas sans poser des problèmes. Un des problèmes majeurs posés à la nouvelle ville, comme d’ailleurs à cette époque, à toutes les villes du monde était le problème de l’hygiène publique. Les concentrations démographiques générées par le développement rapide des villes avaient  entraîné des problèmes d’hygiène inconnus jusqu’alors et qu’il devint urgent de régler au risque de redoutables épidémies. Seulement dans une ville de colonisation comme  Sidi Bel Abbés, caractérisé par une discrimination ethnique entre une population européenne dominante sur tous les plans et une population indigène asservie , ces problèmes de croissance urbaine étaient souvent pervertis, masqués et occultés par des considérations politiques,
           
Un dossier relatif à ce problème d’hygiène  et conservé aux archives de la commune de Sidi Bel Abbés est très révélateur à ce sujet.
               
                Dans une lettre datée du 19 mars 1903, Le maire de Sidi Bel-Abbés adresse au sous-préfet ses propositions sur la question  des « Ouvrages intéressant les indigènes ».Il écrit : « Il a été établi autour de la ville cinq chalets de nécessité plus particulièrement destinés aux besoins des indigènes, qui ne trouvent pas dans leurs demeures les retraites qui leur seraient nécessaires. Ces ouvrages conçus pour l’usage de personnes ayant une civilisation déjà avancée, comportent certains organes assez délicats qui ont été bientôt mis hors  de service  par l’abus qui en a été fait. Il est donc indispensable de les modifier en adoptant des dispositions plus rustiques ». Par « chalets de nécessité », le maire désignait les premières toilettes publiques de la ville.
Le maire demanda alors une subvention « pour la réfection des chalets de nécessité avec des dispositions plus rustiques et correspondant mieux aux habitudes des indigènes qui en font usage »
           
Une population indigène encore mal citadinisée ?
Il apparaît donc qu’en ce début du siècle, les populations indigènes  fraîchement sédentarisés dans leurs gourbis du « village nègre » ne savaient pas utiliser les toilettes publiques  de  la ville coloniale, ceux ci étant « conçus pour l’usage  de personnes ayant une civilisation plus avancée. », comme le souligne le maire.
Un problème de culture, en somme,  que cette histoire de chalet de nécessité !
           
Il faut dire que les chalets de nécessité mis en place par la municipalité européenne de Sidi Bel-Abbés appartenaient à une culture étrangère aux populations algériennes de ce début du XX° siècle.  L’hygiène publique comme d’ailleurs la gastronomie, comme tous les comportements humains  varient d’un pays à l’autre, d’une civilisation à une autre et d’une époque à une autre.
Les populations indigènes prolétarisées par une féroce colonisation et d’origine le plus souvent  nomade pour l’essentiel souffraient  de difficultés d’adaptation, d’une profonde inadaptation à la vie urbaine. Anciens semi-nomades, nombre d’entre eux n’arrivaient pas à s’astreindre à l’hygiène stricte de la vie sédentaire, la vie nomade les ayant habitués à déménager des que le lieu du campement devenait trop sale !
Il n’y a donc rien de surprenant à ce que cette population encore non citadinité, ne sache pas utiliser des ouvrages conçus pour une autre civilisation !
Mais l’inadaptation à la vie urbaine de ces nouveaux citadins n’explique pas tout. En fait les deux grands quartiers de la ville, la ville européenne et le quartier indigène, étaient inégalement équipés pour faire face aux nouveaux problèmes d’hygiène induits par la vie citadine. Si la ville européenne s’est dotée depuis 1895 d’un réseau d’égout et quelques années plus tard d’un réseau de vespasiennes,  la ville indigène par contre ne possède aucune commodité de la vie moderne et encore moins les équipements nécessaires à l’hygiène publique. A la différence de la ville européenne, le quartier indigène était un ensemble de gourbis informes 
Par ailleurs, la population indigène ne constitue qu’un peu plus 20% de la population totale de la ville. Comment peut-on lui faire endosser ces problèmes d’hygiène de la ville européenne ?   
Toujours est-il que le problème va être réglé au détriment des pauvres indigènes.
Détournement des crédits affectés aux indigènes :          
En 18 juillet 1903, le préfet d’Oran annonce au maire de Sidi Bel Abbés que « sur ma proposition, M. le Gouverneur Général a accordé à votre commune  une subvention de (…) pour la réfection des chalets de nécessité à l’usage des indigènes, construits dans les quartiers indigènes »
L’étude du projet de réfection des dits chalets  est confiée à l’architecte communal qui  le 27 octobre 1903 fait la proposition suivante : « Nous pouvons nous dispenser  de construire de nouveaux chalets  en modifiant simplement ceux que nous possédons déjà suivant les indications  (visant) à empêcher la dégradation de nos constructions tout en en permettant l’accès aux indigènes »
Le Conseil adopte le projet « en vue de la transformation des chalets de nécessité publics de manière à éviter l’engorgement causé par les pierres que les indigènes y jettent après s’en être servis »
En fait il apparaît clairement, dans la lecture de ces documents, que la municipalité a fait par ce tour de passe-passe un détournement d’affectation des crédits en question : Les crédits affectés initialement « pour la réfection des chalets de nécessité à l’usage des indigènes, construits dans les quartiers indigènes » ont été détournés pour être affectés à la modification de ceux qui existent déjà dans la ville européenne !
           
Rien d’étonnant à cela. C’est en effet l’époque ou certains courants de la colonisation revendiquent l’extension du territoire civile dans le seul souci égoïste de doter la population européenne de commodités financières sur la fiscalité imposée aux indigènes plus nombreux. C’est également l’époque ou le premier magistrat de la ville demande officiellement que l’instruction des indigènes soit supprimée et que les crédits ainsi épargnés soient utilisés pour l’instruction agricole et professionnelle des indigènes.
           
Le problème persiste toutefois !
Mais le problème de l’hygiène publique dans le Sidi Bel Abbés colonial de ce début du siècle n’est pas pour autant réglé. Une année après, la situation catastrophique de l’hygiène publique dans la ville est de nouveau dénoncée par le médecin-chef de l’hôpital  militaire qui note dans son rapport que « les rues de cette ville comme servant de dépotoir aux immondices de toutes sortes et déclare qu’elles contiennent des matières fécales humaines. ».
Piqué dans son amour-propre l’architecte communal responsable de l’hygiène de la ville  justifie cet état des choses dans un rapport adressé  au maire de la ville en ces termes : « Quoique cette situation soit présentée non seulement d’une façon très exagérée mais encore inexacte, il ne faudrait pas, je pense, qu’on puisse relever à la charge de la commune, des endroits se trouvant dans les conditions signalées. » Et comme il lui faut trouver un bouc émissaire  responsable de cette  situation réelle. Il signale dans son rapport : « Or Il existe un petit chemin, situé entre les jardins du nord de la ville, qui présente toujours un aspect lamentable et sert de W.C à tous les habitants indigènes ou passants de cette région ». Voilà ! Le coupable est trouvé !
Mais il n’y a dans les faubourgs de la ville  que ces indigènes encore mal dégrossis. En fait la population indigène ne comptait  que pour 22% de l’ensemble de la population totale, comme l’indique le tableau suivant :
Population de la ville de Sidi bel Abbés en 1901 :
Population totale                    : 25 901           100 %
Étrangers                                : 12 534             48 %
Français et naturalisés            :   6 484             25 %
Musulmans                             :   5 908             23 %
Israélites                                 :     813                3 %
La majeure partie de la population était constituée par les étrangers (48 %), dont l’essentiel était des Espagnols. Cette population espagnole a d’ailleurs laissé des traces dans la ville, traces  perceptibles jusqu’à l’heure actuelle dans la toponymie de la ville. Des rues et des quartiers portent encore des  noms espagnols (Calla del sol, Bario alto, etc.).
Or ces espagnols semblent encore plus mal dégrossis que les indigènes fraîchement prolétarisés ! Quelques années auparavant, un médecin, peut-être le même que celui cité plus haut,  révolté par l’état de l’hygiène dénonçait, en termes on ne peut plus racistes, l’absence de toute hygiène chez les Espagnols de Sidi Bel Abbés. Il n’hésite pas à écrire  dans un de ses rapports, à propos de ces Espagnols « C’est le peuple le plus réfractaire qu’il soit possible de voir aux prescriptions hygiéniques, même les plus élémentaires. Sa saleté, écrit-il, n’a d’égale que sa morgue. »
Mais entre-temps les Espagnols d’Algérie ou d’ailleurs se sont citadinisés…